Le cinéma est fait de hasards. Bons ou mauvais. Des hasards qui se concrétisent, font se rencontrer des personnes issues de milieux divers, de cultures différentes, de confessions étrangères. Des hasards qui font s'entrechoquer les âmes, bouleversent l'entendement, réconcilient l'humain avec ses émotions profondes. Des hasards de construction, du scénario à la réalisation. Des hasards de critiques, de la bobine à la diffusion télé. C'est tout bonnement un « heureux hasard » qui m'a fait regarder London River, tard dans la nuit, sur Arte. Le dernier film de Rachid Bouchareb, qui sortira en salles en fin d'année, était diffusé en avant-première exclusive sur la chaîne culturelle. Impressions.
Ce sont leurs visages, plus que tout autre chose, qui m'ont scotchés devant l'écran. Celui, dévasté, de Brenda Blethyn, rongée par l'inquiétude et la résignation qui s'impose au fur
et à mesure, terrifiante. Celui, digne, de Sotigui Kouyate, véhiculant un vague-à-l'âme à la fois serein et poignant, tiraillé par l'incertitude. Je ne suis d'ordinaire pas portée sur les drames
de ce genre, a fortiori quand ils font tant écho à la réalité. Mais leurs compositions valent à elles seules d'avoir monté ce film. Plongés dans l'horreur des attentats ayant frappés
Londres en 2005, Ousmane et Elisabeth se croisent, d'abord par hasard, sur les lieux, tous deux à la recherche de leur enfant dont ils sont sans nouvelles depuis l'explosion des bombes dans un
bus et plusieurs trains. L'angoisse s'installe, allant crescendo, tandis que cette question affreuse les hante: leurs enfants étaient-ils dans l'un d'eux? Et, si oui, ont-ils survécus ? Où
sont-ils maintenant ? Commence alors, dans la confusion ambiante d'une capitale ébranlée, le parcours du combattant pour tenter de retrouver leur trace, de reconstituer leur emploi du temps le
jour des attentats. Dès lors, outre la détresse profonde de ces deux âmes tourmentées, c'est leur solitude écrasante qui envahit l'écran, cette solitude qui suinte de chaque mot où perce
l'incompréhension, de chaque plan où ils errent, misérables, en quête de réponses qu'ils ne sont peut-être pas prêts à entendre. Cette solitude m'a prise à la gorge. Littéralement. Rarement il
m'a été donné de ressentir autant d'empathie devant mon poste de télévision. Et c'est sans doute pourquoi London River m'a à ce point marquée. Rachid Bouchareb réussit ce tour de force :
capter sans fioritures, et dans son instantané, la détresse brute, qui ne trouve nul apaisement. Et, par la même occasion, permet la rencontre ironique entre ces deux esseulés au milieu du chaos,
et le spectateur, dés lors prisonnier de leurs émotions. Par moments, leur situation est à ce point accablante qu'elle en devient difficilement supportable, et l'on se prend à redouter de se
retrouver un jour dans un cas de figure tel que celui-ci. Dévasté, et terriblement seul, à la recherche d'une fille, d'un fils, avec lesquels le dialogue était partiellement rompu. Affleurent
alors, en sus de tout le reste, les regrets, l'amertume.
Au cœur de cette tragédie, Rachid Bouchareb prévoit une parenthèse, comme pour laisser souffler à la fois ses protagonistes et le spectateur lui-même, éprouvé par tant d'épreuves. Un
havre au milieu de la tempête, qui va permettre aux deux solitudes qui jusqu'ici s'évitaient d'entrer en contact, et de commencer à trouver certaines réponses. Leur rencontre est bel et bien le
point d'orgue de l'histoire, qui trouve ici un épanchement à toute son amertume, sa peine, sa douleur, la noyant dans la rencontre de deux êtres que tout oppose et qui, un court moment, vont
conjuguer leur souffrance pour l'alléger un tant soit peu. La symbolique est belle, mais les faits le sont d'avantage encore. Assis côte à côte, Elisabeth et Ousmane communiquent, enfin, dans
cette ville où tous deux se sentent étrangers. Elle vient de Guernesey, où elle tient une ferme. Il vit en France, où il est garde forestier. Elle est protestante. Il est musulman. Elle est de
souche anglaise. Il est originaire du Congo. Elisabeth se met à lui parler en français afin qu'il la comprenne, avec cet irrésistible accent teinté de tristesse. Ousmane fait des phrases courtes,
pour ne pas la brusquer. A mesure que le lien entre eux se tisse, apparaît celui entre leurs enfants. Et des bribes de réponses, qui apaisent, qui étonnent.
De loin en loin, leur relation évoque un peu celle de Lost in Translation, sur un fond bien plus dramatique, mais non moins poétique. Le rapport à l'autre, à l'étranger, et toujours cette évocation de la solitude, partagée parfois.
La fin s'avère percutante, cruelle, à vif, sans le moindre apaisement, tandis que l'on constate l'étendue des dégâts, et ce que cette expérience a changé en eux, pour jamais. Revenus à leur quotidien, en terrain « familier », ils semblent plus seuls que jamais. L'ont-ils toujours été, autant ? C'est une question qui ne trouvera pas de réponse.
Au final, on regrettera que cette relation n'ait pas été développée sur un laps de temps plus long, même si les silences du début, comme autant de prémisses à leur future alliance, en disent plus long que bien des discours. La fin, amère, laissera une impression lancinante de peine incommensurable.
De London River, on retiendra la prestation d'une justesse infinie des deux têtes d'affiche, bouleversantes ; les errances urbaines d'une ville en émoi que j'aime à revoir par bribes, ça et là ; et le contraste tout en nuances jazzy de la bande originale qui apporte une couleur inattendue à l'ensemble.
Renversant d'authenticité, London River est plus qu'un coup de coeur : un véritable coup au
cœur.
● Sur LONDON RIVER réalisé par Rachid Bouchareb (France, Grande-Bretagne, sortie le 23 septembre 2009), avec Brenda Blethyn, Sotigui Kouyate, Sami Bouajila...
S. G.
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